
Publié en 1963 après le procès de 1961, c’est un « rapport sur la conscience d’Eichmann » (219).
Un ton agressif envers le tribunal, désinvolte envers l’accusé, froidement accusateur envers les organisations juives.
Tout le but de l’enquête est de comprendre comment il peut se faire qu’« une personne moyenne, « normale », ni faible d’esprit, ni endoctrinée, ni cynique, puisse être absolument incapable de distinguer le bien du mal » (82). Mais le livre est en même temps une interrogation très concrète sur la possibilité et la légitimité d’un tel procès, sur les rapports entre les principes de la justice et les procédures du droit international (lecture de l’Épilogue indispensable pour les juristes, amha), et une histoire – à l’époque – précise et documentée de l’extermination. Elle se montre ainsi clairement « intentionnaliste », mentionnant à plusieurs reprises qu’Hitler aurait « ordonné » la « Solution finale » (289), position à nuancer aujourd’hui.
Arendt commence par une description minutieuse d’une existence ennuyeuse, comptant une rencontre précoce avec Kaltenbrunner. Dans les SS, Eichmann, esprit borné, devient « spécialiste » des questions juives et sionistes et prend plaisir à organiser avec précision l’émigration forcée ; fait semblant de croire à la fiction d’une « terre ferme sous les pieds des Juifs » à Madagascar qui sert pour Arendt à « familiariser l’ensemble des intéressés avec l’idée préalable que seule l’évacuation complète de l’Europe conviendrait » (163).
Lorsque le meurtre est décidé, des « règles de langage » sont mises en place comme on sait pour le désigner et le masquer comme « Solution finale ». HA les analyse avec force : « elles contribuèrent considérablement au maintien de l’ordre et de l’équilibre mental dans les nombreux services spécialisés (…) l’effet exact produit par ce système de langage n’était pas d’empêcher les gens de savoir ce qu’ils faisaient, mais de les empêcher de mettre leurs actes en rapport avec leur ancienne notion « normale » du meurtre et du mensonge » (177). Viktor Klemperer ne pourrait qu’acquiescer.
La conférence de Wannsee a pour but d’obtenir la docilité des hauts fonctionnaires non fanatisés, indispensables au meurtre de masse. Arendt se demande ce qu’aurait pu être une conduite juste sous le nazisme : « se retirer de toute participation significtaive à la vie publique était véritablement le seul critère à l’aune duquel mesurer la culpabilité individuelle » (242).
Lorsque les déportations commencent, les nazis sont déçus : ce sont les « sous-hommes » de l’est, Ukrainiens ou Roumains, qui se montrent enthousiastes, tandis que les populations nordiques, cousines rêvées des nazis, se montrent « particulièrement défaillantes en matière d’hostilité à l’égard des Juifs » (284). Une solution ingénieuse à leurs difficultés est la multiplication des catégories de Juifs : la présence d’exceptions dans le statut et le sort de ceux-ci (anciens combattants, ghetto « modèle » de Theresienstadt destiné aux Juifs « importants ») permet de faire mieux accepter la règle générale de la discrimination et de la déportation.
L’étude de celles-ci en France et surtout au Danemark montre clairement que face à une opposition résolue, des hommes tels que Eichmann perdaient rapidement leur « dureté sans pitié ». De même en Bulgarie où le métropolite de Sofia cache le rabbin après avoir déclaré que « Dieu décide du sort des Juifs, et les hommes n’ont pas le droit de les torturer ni des les persécuter » (337). L’étude des déportations à l’est révèle en tout cas la complexité des problèmes identitaires dans la mosaïque balkanique (328-9).
L’Épilogue du livre est une profonde réflexion sur la justice, bien distincte des « problèmes de procédure » (452) : « ceux qui sont convaincus que la fin de la loi est la justice et rien d’autre fermeront les yeux sur l’enlèvement » d’Eichmann en Argentine (459). Arendt cite deux précédents où un peuple martyr s’est fait justice : en 1926 à Paris, Shalom Schwartzbard tira sur l’officier russe Petlioura, responsable des pogroms de 1917-20 ; en 1921 à Berlin l’Arménien Tehlirian abattit Talaat Bey responsable du génocide de 1915 ; mais montre que ces précédents sont trompeurs, ancrant le tribunal de Jérusalem dans une fausse continuité : dans l’extermination, « ni l’accusation ni les juges n’y voyaient autre chose que le pogrom le plus horrible de l’histoire juive » (463). Car le génocide viole non la communauté du peuple Juif, mais la communauté des humains. En disant cela, Arendt prolonge certaines crtiques adressées au tribunal de Nuremberg : l’absence d’une cour vraiment internationale et d’une définition rigoureuse du crime conte l’humanité.
Le post-scriptum le précise : si le mal d’Eichmann est « banal », il n’est en rien « ordinaire » puisqu’il pose justement la question de « l’étrange lien » entre le mal et l’« absence de pensée » (495). L’expression de « massacre administratif » est adaptée pour ces meurtres de masse où la responsabilité individuelle est d’une nature spécifique, et liée au problème, largement discuté ici, de l’obéissance aux ordres et du maintien ou de l’absence de la conscience individuelle dans un cadre à la fois bureaucratique et totlaitaire.
Aperçus un peu énigmatiques sur la personnalité d’Eichmann : un policier lui ayant donné à lire dans sa prison Lolita, il lui rend « Das ist aber ein sehr unerfreuliches [très malsain] Buch » (117). Il possède « l’horrible don de se consoler avec des clichés » (127). Comme les autres nazis (cf. Omer Bartov), il retourne vers lui-même la pitié due aux victimes : quelles horribles choses ils doivent supporter pour faire leur devoir ! Eichmann pense même agir suivant l’impératif catégorique kantien… à ceci près que comme les autres nazis, et selon la définition donnée par Hans Frank, il l’adapte et « agit de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de son action, l’approuverait » (257). Il apparaît aussi comme un modèle pour le bourreau des Bienveillantes : « le sujet d’un bon gouvernement a de la chance, le sujet d’un mauvais gouvernement n’en a pas. Je n’ai pas eu de chance. » (318). Enfin Arendt montre la « bêtise grotesque » de ses dernières paroles (439).
Jugements très intéressants, via l’avocat d’Eichmann, le Dr. Servatius, sur l’Allemand moyen des années 1960, pour qui le gazage, « actes qu’en d’autres pays on qualifie de meurtres », « est aussi une question médicale » (151), sur les tribunaux allemands à l’incroyable mansuétude. Au-delà, l’analyse du complot du 20 juillet 1944 révèle l’absence de sens moral des conjurés : « la conscience comme telle s’était apparemment perdue en Allemagne » (205). Enfin, les descriptions des nazis tentant, à la fin de la guerre, de sauver les apparences et quelques juifs (ces deux cents juifs qu’Himmler confie à Eichmann pour les mettre dans « un hôtel de Vienne ») afin de négocier une paix honorable sont stupéfiantes : comme si une telle chose était possible pour eux ! (226)
Enfin Arendt est féroce envers le prétendu sentiment de culpabilité allemand : « ces jeunes gens et jeunes filles allemandes qui (…) nous gratifient de l’épanchement hystérique de leur culpabilité, ne plient pas sous le poids du passé, de la culpabilité de leur spères ; ils essayent plutôt de fuir des problèmes très pressants et très actuels, en se réfugiant dans une sentimentalité de bas étage » (438).
Une citation : « Dans le IIIe Reich, le mal avait perdu cet attribut par lequel la plupart des gens le reconnaissent généralement – l’attribut de la tentation. » (278)
Au passage, on apprend l’existence d’une conférence internationale sur la question juive à Evian en 1938, et d’une association d’anciens SS nommée « Odessa » ayant facilité la fuite d’Eichmann.
Et un de moins dans la série « grands classiques toujours cités mis jamais vraiment lus » !