Pop 1280

2 juin 2007


“Mieux vaut l’aveugle qui pisse par la fenêtre que le farceur qui lui a fait croire que c’était l’urinoir”. Voici l’une des nombreuses sentences assenées par le personnage principal du roman culte de Jim Thompson, Pop 1280 (bizarrement, le titre en français est 1275 âmes). Nick Corey est un peu philosophe, mais il est surtout le shérif du canton de Potts, trou perdu du sud des Etats Unis, quelque part à gauche du trou du c** du monde, parce que “shérif, c’est tout ce que je sais faire. Autrement dit, rien du tout.”
On est loin du polar typique ici: pas d’intrigue super ficelée, pas de résolution fracassante, pas de flic castagneur à la Harry Bosch. Corey est plutôt du genre faux-jeton, toujours prompt à donner des réponses de normand: “Je dis pas que t’as tort, note bien, mais je dis pas non plus que t’as raison”, phrase qui revient comme un leitmotiv pendant tout le roman. Ou alors: “Mais moi, voyez vous, c’est dans ma nature de penser du bien des gens aussi longtemps que je le peux.” Son seul souci est de se faire tout petit pour obtenir sa réélection. Dans ce roman, on se retrouve dans les univers étouffants de Caldwell ou de Faulkner, peuplés de personnages grotesques à la Flannery O’Connor (le personnage de Lenny est fortement inspiré du Benjy du Bruit et la fureur de l’oncle Bill). Lieu de la vacuité, du vide: “Pas de foyers, pas des endroits où les gens peuvent vivre, non. Exactement rien…Pas de tableaux, pas de livre… Que du vide”. Et alors ce vide a tendance à se remplir avec des choses “affreuses et sinistres”. Dans ces conditions, Corey, qui n’est pas aussi nigaud que le début du roman le laisse supposer, se propose de rectifier certaines de ces choses affreuses, devenant une sorte d’ange exterminateur, le roman se transformant en conte universel et métaphysique: “C’est mon métier, oublie pas, de punir les gens pour le simple fait qu’ils sont des êtres humains.” Drôle de comédie humaine.

En 1981, Bertrand Tavernier signait une adaptation (très fidèle) du roman sous le titre Coup de Torchon, avec l’excellent Noiret dans le rôle principal. L’action ne se situe plus dans le Sud des Etats Unis circa 1917, mais au Sénégal en 1938. Tavernier déplace avec intelligence l’action pour proposer une critique de la France des colonies. Noiret représente une autorité coloniale qui s’effiloche doucemement dans un petit village. L’atmosphère y est à la stase, et les colonisateurs forment un ensemble bigarré de ratés, de profiteurs et d’ordures purement et simplement. Tout le monde semble bien fatigué, tel l’hilarant colonel Tramichel, “Tra comme dans tralala et Michel comme la mère Michel”. Mais tous s’accrochent à leur position, pouvant jouir ici à peu de frais d’un pouvoir qu’ils savent que vivre en métroplole ne pourrait leur offrir. Et sous le soleil, voguant dans l’ennui et l’inanité, les frontières morales ont tendance à se brouiller: “Le bien et le mal, c’est pareil. Où est le bien, où est le mal? On n’en sait plus rien. Ca sert pas beaucoup par ici. Alors ça rouille aussi. Ca doit être le climat”. Et la loi du plus fort s’impose d’autant plus facilement: “Normalement c’est aux riches et aux puissants que je devrais serrer la vis, seulement j’ai pas le droit… Alors faut bien que je me rattrappe en tapant deux fois plus fort sur les pauvres, les malheureux, les nègres et les pauvres filles comme toi.” Finalement, est-ce bien différent partout ailleurs?

PS: Jean-Bernard Pouy a publié un roman, 1280 âmes, dans lequel son enquêteur bibliophile Pierre de Gondol se propose de découvrir ce qui est arrivé aux cinq disparus de Pottsville. Pas encore lu, mais prochainement.

PPS: Revus récemment les films de Tavernier avec Noiret (L’horloger de Saint Paul, Que la fête commence), et sans être un gros fan des films, les acteurs sont immenses: Noiret donc, mais aussi Marielle, Rochefort, Marchand… Rien que pour ça, ces films valent le coup.



Black Cherry Blues (James Lee Burke)

2 juin 2007

Un nouveau polar, prêté sans limitation de durée par jtrt mon co-blogger. Et le Montana forme de nouveau une partie du paysage, à tel point que je me suis demandé si Burke, comme Crumley, était de la fameuse “école de Missoula“. Mais en fait, non. Les choses sont plus complexes: tout commence à Bâton Rouge, et le héros, Dave Robicheaux, est un ex-flic cajun.

Il a des comptes à régler avec la vie: son père fut déchiqueté dans l’explosion d’une plate-forme pétrolière mal entretenue dans le Golfe du Mexique; sa femme prise pour cible à sa place dans un réglement de comptes sordide. Il pense avoir mis de côté les ennuis en recueillant une petite fille, Alafair (la fille de Burke s’appelle également Alafair et père et fille sont interviewés ici), et en vivant une petite vie tranquille près du bayou – vendre des appâts, faire des cauchemars, nourrir le coon.

Arrive un ex-ami qui l’entraîne sans le vouloir dans un univers de convoitise, de violence mafieuse et de menaces qui l’entraînera dans l’Etat du Big Sky sur la piste de tueurs d’Indiens. Sans plaque de flic, devant protéger sa petite fille et surtout sa résolution à ne plus boire et rester “un type bien”, la tâche sera ardue.

J’ai trouvé l’ensemble un peu long, et les dialogues du sud doivent beaucoup perdre en traduction, mais le livre gagne en force au fil des pages de manière subtile, à mesure que l’on comprend mieux l’apparente impuisance du personnage, ses conflits internes, loin de se résumer à ses visions nocturnes – pourtant fort belles:

“Il existe dans mes rêves un lieu aquatique habité par mon épouse et quelques-uns de mes amis. Je crois qu’il doit se situer sous le Mekong ou peut-être dans les profondeurs du Golfe. Les personnes qui vivent là ont le corps ondulant des lianes sous les courants des marées, et elles baignent dans une lumière de vert et d’or. Je ne peux pas leur rendre visite où elles se trouvent, mais il m’arrive de temps à autre de les appeler.”


The Last Good Kiss (James Crumley)

2 juin 2007

Un sommet du polar, et de la littérature tout court : C.W. Sughrue, un ancien du Vietnam cynique, devenu un privé sans scrupules, est chargé de retrouver un écrivain alcoolique puis la fille disparue d’une tenancière de bar. Sa quête éthylique l’entraîne sur les routes rocailleuses de l’ouest, entre San Francisco, le Montana et le Nevada, fréquentées par la faune interlope des 70’s finissantes.

A lire en anglais absolument pour son style sans pareil: noir, laconique, inventif, imagé, déroutant:

“When I finally caught up with Abraham Trahearne, he was drinking beer with an alcoholic bulldog named Fireball Roberts in a ramshackle joint just outside of Sonoma, California, drinking the heart out of a fine spring afternoon.”
“Nobody lives forever, nobody stays young long enough. My past seemed like so much excess baggage, my future a series of long goodbyes, my present an empty flask, the last good kiss already bitter on my tongue. “


Another Harry Bosch novel

2 juin 2007

Fini au cours de la nuit, Echo park de Michael Connelly. Le douxième roman policier ayant pour personnage Harry Bosch, ce dur à cuire de la police de Los Angeles, confronté une nouvelle fois au cocktail qui commence à être habituel: tueur en série, magouilles politiques, meurtre enfoui dans le passé, conflits avec ses supérieurs. L’attrait des romans de Connelly vient du personnage, bien sûr, quoique très stéréotypé – il écoute du jazz en compulsant de vieux dossiers, dans sa maison située dans les collines, sur Woodrow Wilson Drive, d’où la ville de quartz étale sans fin dans la nuit ses lumières et ses peurs – mais surtout d’une écriture sèche reproduisant avec une très grande minutie le langage procédurier du LAPD et l’urgence de l’enquête ou de la traque. Mais, comme souvent, la montée d’adrénaline ressentie autour du milieu du livre – tant de pistes ouvertes, si peu de temps pour les suivre – laisse place à une certaine déception lorsque le dénouement se montre par trop invraisemblable. Bosch et Connelly sont adeptes de la coïncidence de trop. Ils sont aussi adeptes d’une justice expéditive, ce qui conduit toujours à un body count vertigineux arrivé aux dernières pages. Les criminels et leurs complices sont rarement arrêtés dans ces romans, plus souvent liquidés. De ce côté de l’Atlantique, pour ce lecteur en tout cas, cela n’a rien de bien exaltant.