
L’ouvrage de Edouard Husson et Michel Terestchenko pourrait être mieux construit, plus nuancé, plus fouillé surtout dans certaines analyses.
Il n’en est pas moins absolument nécessaire dans sa critique radicale du nihilisme littéraire des Bienveillantes de Littell (désigné ici assez justement comme le « canular monstrueux » d’un « khâgneux attardé » tout à ses « fiches de lecture ») et des complaisances l’ayant accompagné jusqu’au triomphe, dans un abaissement généralisé des normes esthétiques et morales.
Le livre s’ouvre sur un éloge de l’écriture comme « abri de l’être » et « abri du bien » face au totalitarisme, convoquant Victor Klemperer, et Primo Levi, pour critiquer le piège et le « pacte pervers » du livre de Littell, ainsi formulé par le narrateur-bourreau:
« Frères humains, laissez-moi vous raconter… »
Pervers, ce pacte qui instaure la fraternité entre lecteur et meurtrier, qui abolit la responsabilité de ce dernier (il exprime simplement sa « malchance » d’être Allemand, non sa culpabilité) entraîne le livre vers un voyeurisme obscène puisque les scènes d’extermination sont gratuitement décorées d’images sexuelles déplacées et proprement révoltantes.
Que dire des descriptions des pendus de Jitomir éjaculant au moment de mourir? Que dire de ces fantasmes du narrateur où il imagine une petite culotte d’une juive gazée “qui ornait et protégeait maintenant le con de Hedwig Höss [femme du commandant d'Auschwitz]“? H. et T. ont raison d’écrire que “ces lignes sont tout simplement abjectes”.
Leurs analyses permettent d’établir une généalogie philosophique et littéraire de l’ouvrage et du nazisme qui remonte justement à Sade : mélange de nihilisme théologique et moral, de voyeurisme sexuel et de plaisir pris à la violence. Ce rapprochement, Pasolini l’avait saisi, Salo étant le strict équivalent sur ce plan des Bienveillantes, adulé pour les mêmes mauvaises raisons par la critique passant à côté du propos délibéré de l’auteur.
Jünger est également convoqué dans la généalogie des Bienveillantes, pour dénoncer une commune « esthétisation de la violence » qui n’a pas pour but de « rendre le monde habitable » (p. 104).
Plus loin, les passages les plus forts du livre, après des considérations discutables sur la « crise allemande de la pensée française » et l’influence d’une « philosophie allemande » peu mise à distance dans ses aspects les plus critiquables (Marx, Nietzsche, dont les œuvres ne comporteraient pas de « garde-fous » contre des utilisations dangereuses ; Heidegger dont la complaisance pour les nazis n’est plus à démontrer), sont ceux qui touchent à la dimension scandaleuse, sur le plan anthropologique, du projet de Littell.
Pour Husson et Terestchenko, l’auteur prive les victimes de sépulture en exhumant indécemment leurs corps suppliciés par ses longues et obscènes descriptions. Plus profondément, il renie un aspect fondamental de la civilisation occidentale mis en lumière par René Girard : le reniement de la violence sacrificielle, la culpabilité devant le voyeurisme.
Cette question renvoie, dans les Bienveillantes, à Platon, qui, à travers un court passage de La République, pose le problème : Léontios souffre de voir ses yeux attirés par le spectacle des morts exécutés par le bourreau. La question de la représentation du morbide est immédiatement associée à une réflexion sur l’éthique à adopter dace à celle-ci. Chez Littell, qui cite ce passage, on est cependant à l’opposé: plus de réflexion éthique ni, a fortiori, de culpabilité, plus de travail sur soi, plus de travail d’écriture.
Les derniers chapitres du livre, qui font référence à Kazuo Ishiguro et Varlam Chalamov (on reparlera ici sans doute de la littérature concentrationnaire), sont intéressants mais passent sans doute à côté des parallèles les plus forts pour le propos des auteurs. Leur thèse est que les enjeux moraux de l’écriture et de la littérature, à plus forte raison s’agissant de génocide, sont tels que la responsabilité de l’écrivain est engagée et qu’il ne peut les balayer aunom de “l’art pour l’art”.
Sans défendre un moralisme naïf qui ne ferait comme on sait que de la “mauvaise littérature” avec de “bons sentiments”, ils plaident, de manière parfois imprécise, pour un travail d’écriture qui ouvrirait, par sa dignité, sa profondeur, sa retenue, sa précision, sur un travail de réflexion et de conscience, sur une prise en compte du mal ni voyeuriste, ni complaisante, ni banalement dénonciatrice.
Les références manquantes me paraissent être ici celle de Vassili Grossmann, dont l’immense Vie et Destin n’hésite pas à se transporter par l’imagination dans l’effroi du ghetto, dans l’intérieur d’une chambre à gaz, dans les pensées d’un “brenner” (un brûleur de cadavres). Mais l’écriture tenue et l’humanisme intense de l’écrivain (qui fut historien-enquêteur et documenta Treblinka) n’ouvrent pas sur le malaise ou la fascination morbide, plutôt sur la douleur, le respect pour les victimes, la réflexion morale et philosophique.
L’appui fondamental aurait été pour H. et T. le très grand chapitre d’un très grand livre de Richard Rorty, Contingence Ironie et Solidarité, dans lesquels il montre que Nabokov écrivit bien dans Lolita une “fable morale” (d’accord en cela avec Brian Boyd, le meilleur spécialiste de Nabokov), au contraire de Littell, en faisant de son narrateur un bourreau, lui aussi, mais en créant par l’écriture un miroir si juste d’une conscience si déformée que le jugement de l’auteur transparaît, et que d’infimes épisodes comme celui du “coiffeur de Kasbeam” contiennent une profonde réflexion morale.
Malgré les défauts des Complaisantes, je tombe en accord avec sa conclusion : s’agissant de l’extermination, on ne peut tout filmer, tout dire et tout écrire, sous peine de faire resurgir le mal. A l’abjection d’une certaine littérature on doit opposer le silence non de l’oubli mais du souvenir : “Nous sommes partisans, après l’incendie, d’effacer les traces, et de murer le labyrinthe” (René Char).
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Je reprends ce message pour le prolonger de quelques liens web, vers les réflexions de Florent Brayard, de Christophe Kantcheff dans Politis, celles, décevantes, de Peschanski et Ingrao dans Libération.