Vladimir Nabokov, Partis pris

2 juin 2007

Un des aspects les plus réjouissants des remarquables et mordants entretiens de Nabokov tient à ses jugements lapidaires sur l’existence, sur un certain nombre de références établies (“je n’ai pas grande sympathie pour Platon, je ne pourrais pas vivre bien longtemps sous son régime germanique, militariste et musical”, 83; “le Nouveau Roman français n’existe pas vraiment, ce n’est qu’un petit tas de poussière et de plumes dans une case de pigeonnier crottée”, 195) et surtout sur la psychanalyse:

“Je n’ai pas l’intention de rêver les ternes rêves petit-bourgeois d’un charlatan autrichien avec un parapluie râpé”

“Laissons les crédules et les vulgaires continuer à croire que toutes les infortunes mentales peuvent être guéries par une application quotidienne de vieux mythes grecs sur les parties intimes de leur individu.”


Un secret (Philippe Grimbert)

2 juin 2007

On hésite à parler de ce très court roman, d’une écriture blanche et resserrée, tant sa trame autobiographique est intense. Le secret est celui de l’auteur, enfant fragile qui se rêvait un frère, avant de comprendre d’où lui venaient et le rêve, et la fragilité: des années sombres d’avant sa naissance, d’avant la transformation de son nom, lorsque les Grinberg, fuyant sous l’Occupation, ne formaient pas tout à fait la même famille.

Des phrases courtes et pudiques, six ou sept personnages à peine esquissés, réduits à un trait – la beauté indicible de Tania, la force de Maxime, la volubilité d’Esther, la fragilité d’Hannah, la fatigue de Louise, quelques images insoutenables, et la volonté de créer dans ces pages justes un tombeau pour les absents et pour les victimes. On lira ailleurs une histoire presque identique, traitée comme une enquête. On est ici dans l’intime.

Dans ces pages marquées par la mort, la culpabilité, le refoulement du souvenir, l’écriture et le récit ouvrent des brèches où percent quelques lumières. La puissance de la vérité, même tardive, même décalée, s’y fait jour, comme la puissance du désir, mêlé pour toujours de douleur:

“Il ne cherche pas à se cacher de Tania, lorsqu’elle se hisse sur la berge il lui offre sa douleur, les yeux nus. Face à lui elle reste immobile, ruisselante. Elle tend sa main mouillée, il s’en saisit et y enfouit son visage. Elle s’approche de lui, il entoure sa taille de ses bras et appuie sa joue sur l’étoffe du maillot. Il touche enfin le corps de Tania. Après s’être allongé tant de fois en rêve dans sa chaleur c’est la peau glacée de la nageuse qui s’offre à lui. L’eau de la Creuse se mêle à ses larmes. Ils restent ainsi un long moment puis se détachent, toujours sans un mot.”


Black Cherry Blues (James Lee Burke)

2 juin 2007

Un nouveau polar, prêté sans limitation de durée par jtrt mon co-blogger. Et le Montana forme de nouveau une partie du paysage, à tel point que je me suis demandé si Burke, comme Crumley, était de la fameuse “école de Missoula“. Mais en fait, non. Les choses sont plus complexes: tout commence à Bâton Rouge, et le héros, Dave Robicheaux, est un ex-flic cajun.

Il a des comptes à régler avec la vie: son père fut déchiqueté dans l’explosion d’une plate-forme pétrolière mal entretenue dans le Golfe du Mexique; sa femme prise pour cible à sa place dans un réglement de comptes sordide. Il pense avoir mis de côté les ennuis en recueillant une petite fille, Alafair (la fille de Burke s’appelle également Alafair et père et fille sont interviewés ici), et en vivant une petite vie tranquille près du bayou – vendre des appâts, faire des cauchemars, nourrir le coon.

Arrive un ex-ami qui l’entraîne sans le vouloir dans un univers de convoitise, de violence mafieuse et de menaces qui l’entraînera dans l’Etat du Big Sky sur la piste de tueurs d’Indiens. Sans plaque de flic, devant protéger sa petite fille et surtout sa résolution à ne plus boire et rester “un type bien”, la tâche sera ardue.

J’ai trouvé l’ensemble un peu long, et les dialogues du sud doivent beaucoup perdre en traduction, mais le livre gagne en force au fil des pages de manière subtile, à mesure que l’on comprend mieux l’apparente impuisance du personnage, ses conflits internes, loin de se résumer à ses visions nocturnes – pourtant fort belles:

“Il existe dans mes rêves un lieu aquatique habité par mon épouse et quelques-uns de mes amis. Je crois qu’il doit se situer sous le Mekong ou peut-être dans les profondeurs du Golfe. Les personnes qui vivent là ont le corps ondulant des lianes sous les courants des marées, et elles baignent dans une lumière de vert et d’or. Je ne peux pas leur rendre visite où elles se trouvent, mais il m’arrive de temps à autre de les appeler.”


The Last Good Kiss (James Crumley)

2 juin 2007

Un sommet du polar, et de la littérature tout court : C.W. Sughrue, un ancien du Vietnam cynique, devenu un privé sans scrupules, est chargé de retrouver un écrivain alcoolique puis la fille disparue d’une tenancière de bar. Sa quête éthylique l’entraîne sur les routes rocailleuses de l’ouest, entre San Francisco, le Montana et le Nevada, fréquentées par la faune interlope des 70’s finissantes.

A lire en anglais absolument pour son style sans pareil: noir, laconique, inventif, imagé, déroutant:

“When I finally caught up with Abraham Trahearne, he was drinking beer with an alcoholic bulldog named Fireball Roberts in a ramshackle joint just outside of Sonoma, California, drinking the heart out of a fine spring afternoon.”
“Nobody lives forever, nobody stays young long enough. My past seemed like so much excess baggage, my future a series of long goodbyes, my present an empty flask, the last good kiss already bitter on my tongue. “


Another Harry Bosch novel

2 juin 2007

Fini au cours de la nuit, Echo park de Michael Connelly. Le douxième roman policier ayant pour personnage Harry Bosch, ce dur à cuire de la police de Los Angeles, confronté une nouvelle fois au cocktail qui commence à être habituel: tueur en série, magouilles politiques, meurtre enfoui dans le passé, conflits avec ses supérieurs. L’attrait des romans de Connelly vient du personnage, bien sûr, quoique très stéréotypé – il écoute du jazz en compulsant de vieux dossiers, dans sa maison située dans les collines, sur Woodrow Wilson Drive, d’où la ville de quartz étale sans fin dans la nuit ses lumières et ses peurs – mais surtout d’une écriture sèche reproduisant avec une très grande minutie le langage procédurier du LAPD et l’urgence de l’enquête ou de la traque. Mais, comme souvent, la montée d’adrénaline ressentie autour du milieu du livre – tant de pistes ouvertes, si peu de temps pour les suivre – laisse place à une certaine déception lorsque le dénouement se montre par trop invraisemblable. Bosch et Connelly sont adeptes de la coïncidence de trop. Ils sont aussi adeptes d’une justice expéditive, ce qui conduit toujours à un body count vertigineux arrivé aux dernières pages. Les criminels et leurs complices sont rarement arrêtés dans ces romans, plus souvent liquidés. De ce côté de l’Atlantique, pour ce lecteur en tout cas, cela n’a rien de bien exaltant.


Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem

2 juin 2007


Publié en 1963 après le procès de 1961, c’est un « rapport sur la conscience d’Eichmann » (219).

Un ton agressif envers le tribunal, désinvolte envers l’accusé, froidement accusateur envers les organisations juives.

Tout le but de l’enquête est de comprendre comment il peut se faire qu’« une personne moyenne, « normale », ni faible d’esprit, ni endoctrinée, ni cynique, puisse être absolument incapable de distinguer le bien du mal » (82). Mais le livre est en même temps une interrogation très concrète sur la possibilité et la légitimité d’un tel procès, sur les rapports entre les principes de la justice et les procédures du droit international (lecture de l’Épilogue indispensable pour les juristes, amha), et une histoire – à l’époque – précise et documentée de l’extermination. Elle se montre ainsi clairement « intentionnaliste », mentionnant à plusieurs reprises qu’Hitler aurait « ordonné » la « Solution finale » (289), position à nuancer aujourd’hui.

Arendt commence par une description minutieuse d’une existence ennuyeuse, comptant une rencontre précoce avec Kaltenbrunner. Dans les SS, Eichmann, esprit borné, devient « spécialiste » des questions juives et sionistes et prend plaisir à organiser avec précision l’émigration forcée ; fait semblant de croire à la fiction d’une « terre ferme sous les pieds des Juifs » à Madagascar qui sert pour Arendt à « familiariser l’ensemble des intéressés avec l’idée préalable que seule l’évacuation complète de l’Europe conviendrait » (163).

Lorsque le meurtre est décidé, des « règles de langage » sont mises en place comme on sait pour le désigner et le masquer comme « Solution finale ». HA les analyse avec force : « elles contribuèrent considérablement au maintien de l’ordre et de l’équilibre mental dans les nombreux services spécialisés (…) l’effet exact produit par ce système de langage n’était pas d’empêcher les gens de savoir ce qu’ils faisaient, mais de les empêcher de mettre leurs actes en rapport avec leur ancienne notion « normale » du meurtre et du mensonge » (177). Viktor Klemperer ne pourrait qu’acquiescer.

La conférence de Wannsee a pour but d’obtenir la docilité des hauts fonctionnaires non fanatisés, indispensables au meurtre de masse. Arendt se demande ce qu’aurait pu être une conduite juste sous le nazisme : « se retirer de toute participation significtaive à la vie publique était véritablement le seul critère à l’aune duquel mesurer la culpabilité individuelle » (242).

Lorsque les déportations commencent, les nazis sont déçus : ce sont les « sous-hommes » de l’est, Ukrainiens ou Roumains, qui se montrent enthousiastes, tandis que les populations nordiques, cousines rêvées des nazis, se montrent « particulièrement défaillantes en matière d’hostilité à l’égard des Juifs » (284). Une solution ingénieuse à leurs difficultés est la multiplication des catégories de Juifs : la présence d’exceptions dans le statut et le sort de ceux-ci (anciens combattants, ghetto « modèle » de Theresienstadt destiné aux Juifs « importants ») permet de faire mieux accepter la règle générale de la discrimination et de la déportation.

L’étude de celles-ci en France et surtout au Danemark montre clairement que face à une opposition résolue, des hommes tels que Eichmann perdaient rapidement leur « dureté sans pitié ». De même en Bulgarie où le métropolite de Sofia cache le rabbin après avoir déclaré que « Dieu décide du sort des Juifs, et les hommes n’ont pas le droit de les torturer ni des les persécuter » (337). L’étude des déportations à l’est révèle en tout cas la complexité des problèmes identitaires dans la mosaïque balkanique (328-9).

L’Épilogue du livre est une profonde réflexion sur la justice, bien distincte des « problèmes de procédure » (452) : « ceux qui sont convaincus que la fin de la loi est la justice et rien d’autre fermeront les yeux sur l’enlèvement » d’Eichmann en Argentine (459). Arendt cite deux précédents où un peuple martyr s’est fait justice : en 1926 à Paris, Shalom Schwartzbard tira sur l’officier russe Petlioura, responsable des pogroms de 1917-20 ; en 1921 à Berlin l’Arménien Tehlirian abattit Talaat Bey responsable du génocide de 1915 ; mais montre que ces précédents sont trompeurs, ancrant le tribunal de Jérusalem dans une fausse continuité : dans l’extermination, « ni l’accusation ni les juges n’y voyaient autre chose que le pogrom le plus horrible de l’histoire juive » (463). Car le génocide viole non la communauté du peuple Juif, mais la communauté des humains. En disant cela, Arendt prolonge certaines crtiques adressées au tribunal de Nuremberg : l’absence d’une cour vraiment internationale et d’une définition rigoureuse du crime conte l’humanité.

Le post-scriptum le précise : si le mal d’Eichmann est « banal », il n’est en rien « ordinaire » puisqu’il pose justement la question de « l’étrange lien » entre le mal et l’« absence de pensée » (495). L’expression de « massacre administratif » est adaptée pour ces meurtres de masse où la responsabilité individuelle est d’une nature spécifique, et liée au problème, largement discuté ici, de l’obéissance aux ordres et du maintien ou de l’absence de la conscience individuelle dans un cadre à la fois bureaucratique et totlaitaire.

Aperçus un peu énigmatiques sur la personnalité d’Eichmann : un policier lui ayant donné à lire dans sa prison Lolita, il lui rend « Das ist aber ein sehr unerfreuliches [très malsain] Buch » (117). Il possède « l’horrible don de se consoler avec des clichés » (127). Comme les autres nazis (cf. Omer Bartov), il retourne vers lui-même la pitié due aux victimes : quelles horribles choses ils doivent supporter pour faire leur devoir ! Eichmann pense même agir suivant l’impératif catégorique kantien… à ceci près que comme les autres nazis, et selon la définition donnée par Hans Frank, il l’adapte et « agit de telle manière que le Führer, s’il avait connaissance de son action, l’approuverait » (257). Il apparaît aussi comme un modèle pour le bourreau des Bienveillantes : « le sujet d’un bon gouvernement a de la chance, le sujet d’un mauvais gouvernement n’en a pas. Je n’ai pas eu de chance. » (318). Enfin Arendt montre la « bêtise grotesque » de ses dernières paroles (439).

Jugements très intéressants, via l’avocat d’Eichmann, le Dr. Servatius, sur l’Allemand moyen des années 1960, pour qui le gazage, « actes qu’en d’autres pays on qualifie de meurtres », « est aussi une question médicale » (151), sur les tribunaux allemands à l’incroyable mansuétude. Au-delà, l’analyse du complot du 20 juillet 1944 révèle l’absence de sens moral des conjurés : « la conscience comme telle s’était apparemment perdue en Allemagne » (205). Enfin, les descriptions des nazis tentant, à la fin de la guerre, de sauver les apparences et quelques juifs (ces deux cents juifs qu’Himmler confie à Eichmann pour les mettre dans « un hôtel de Vienne ») afin de négocier une paix honorable sont stupéfiantes : comme si une telle chose était possible pour eux ! (226)

Enfin Arendt est féroce envers le prétendu sentiment de culpabilité allemand : « ces jeunes gens et jeunes filles allemandes qui (…) nous gratifient de l’épanchement hystérique de leur culpabilité, ne plient pas sous le poids du passé, de la culpabilité de leur spères ; ils essayent plutôt de fuir des problèmes très pressants et très actuels, en se réfugiant dans une sentimentalité de bas étage » (438).

Une citation : « Dans le IIIe Reich, le mal avait perdu cet attribut par lequel la plupart des gens le reconnaissent généralement – l’attribut de la tentation. » (278)

Au passage, on apprend l’existence d’une conférence internationale sur la question juive à Evian en 1938, et d’une association d’anciens SS nommée « Odessa » ayant facilité la fuite d’Eichmann.

Et un de moins dans la série « grands classiques toujours cités mis jamais vraiment lus » !


Animal farm

2 juin 2007


Lecture lointaine du lycée, Animal farm reste un petit chef-d’oeuvre d’allégorie politique. Les animaux de Manor farm renversent la tyrannie de M. Jones, et créent Animal farm, sous la bannière verte décorée du sabot et de la corne. Mais le rêve de “l’animalisme” et d’une société plus juste sombre dans la violence totalitaire.

A la fois transparentes et subtiles, les clés sont pour beaucoup dans le plaisir de la lecture. Evidemment, je les comprends mieux comme prof d’histoire que comme lycéen. Rien n’y manque: ni le débat Snowball/Napoleon sur la révolution mondiale ou “l’animalisme dans une seule ferme”, ni les auto-accusations lors de procès spectaculaires, ni les négociations complexes avec les fermes voisines qui voient au dernier moment s’opérer un renversement d’alliances au profit du brutal M. Frederick. Mais le plaisir est soutenu par une langue impeccable de précision, par la simplicité émouvante des images et des figures – Boxer, le cheval à la force indomptable, trompé par les dirigeants (les cochons, animaux les plus intelligents et les plus proches des humains, idée que ne ne réfuterait pas entre autres Michel Pastoureau), vendu à l’abattoir.

Il est surtout soutenu par l’humour décalé de phrases telles que:

“You would often hear one hen remark to another: ‘Under the guidance of our leader Napoleon, I have laid five eggs in six days’; or two cows, enjoying a drink at the pool, would exclaim, ‘Thanks to the leadership of Comrade Napoleon, how excellent this water tastes!’”

La pertinence du court texte reste extrême, moins dans sa dénonciation du stalinisme disparu que dans sa lucidité sur l’imposition de nouvelles réalités et l’oubli rapide des anciennes, avec le renouvellement des générations et l’adéquation de la propagande :

“As for the others, their life, so far as they knew, was as it had always been. They were generally hungry, they slept on straw, they drank from the pool, they laboured in the fields; in winter they were troubled by the cold, and in summer by the flies. Sometimes the older ones among them racked their dim memories and tried to determine whether in the early days of the Rebellion, when Jones’s expulsion was still recent, things had been better or worse than now. They could not remember. There was nothing with which they could compare their present lives: they had nothing to go upon except Squealer’s lists of figures, which invariably demonstrated that everything was getting better and better. The animals found the problem insoluble; in any case, they had little time for speculating on such things now.”


Les complaisantes

2 juin 2007


L’ouvrage de Edouard Husson et Michel Terestchenko pourrait être mieux construit, plus nuancé, plus fouillé surtout dans certaines analyses.

Il n’en est pas moins absolument nécessaire dans sa critique radicale du nihilisme littéraire des Bienveillantes de Littell (désigné ici assez justement comme le « canular monstrueux » d’un « khâgneux attardé » tout à ses « fiches de lecture ») et des complaisances l’ayant accompagné jusqu’au triomphe, dans un abaissement généralisé des normes esthétiques et morales.

Le livre s’ouvre sur un éloge de l’écriture comme « abri de l’être » et « abri du bien » face au totalitarisme, convoquant Victor Klemperer, et Primo Levi, pour critiquer le piège et le « pacte pervers » du livre de Littell, ainsi formulé par le narrateur-bourreau:

« Frères humains, laissez-moi vous raconter… »

Pervers, ce pacte qui instaure la fraternité entre lecteur et meurtrier, qui abolit la responsabilité de ce dernier (il exprime simplement sa « malchance » d’être Allemand, non sa culpabilité) entraîne le livre vers un voyeurisme obscène puisque les scènes d’extermination sont gratuitement décorées d’images sexuelles déplacées et proprement révoltantes.

Que dire des descriptions des pendus de Jitomir éjaculant au moment de mourir? Que dire de ces fantasmes du narrateur où il imagine une petite culotte d’une juive gazée “qui ornait et protégeait maintenant le con de Hedwig Höss [femme du commandant d'Auschwitz]“? H. et T. ont raison d’écrire que “ces lignes sont tout simplement abjectes”.

Leurs analyses permettent d’établir une généalogie philosophique et littéraire de l’ouvrage et du nazisme qui remonte justement à Sade : mélange de nihilisme théologique et moral, de voyeurisme sexuel et de plaisir pris à la violence. Ce rapprochement, Pasolini l’avait saisi, Salo étant le strict équivalent sur ce plan des Bienveillantes, adulé pour les mêmes mauvaises raisons par la critique passant à côté du propos délibéré de l’auteur.

Jünger est également convoqué dans la généalogie des Bienveillantes, pour dénoncer une commune « esthétisation de la violence » qui n’a pas pour but de « rendre le monde habitable » (p. 104).

Plus loin, les passages les plus forts du livre, après des considérations discutables sur la « crise allemande de la pensée française » et l’influence d’une « philosophie allemande » peu mise à distance dans ses aspects les plus critiquables (Marx, Nietzsche, dont les œuvres ne comporteraient pas de « garde-fous » contre des utilisations dangereuses ; Heidegger dont la complaisance pour les nazis n’est plus à démontrer), sont ceux qui touchent à la dimension scandaleuse, sur le plan anthropologique, du projet de Littell.

Pour Husson et Terestchenko, l’auteur prive les victimes de sépulture en exhumant indécemment leurs corps suppliciés par ses longues et obscènes descriptions. Plus profondément, il renie un aspect fondamental de la civilisation occidentale mis en lumière par René Girard : le reniement de la violence sacrificielle, la culpabilité devant le voyeurisme.

Cette question renvoie, dans les Bienveillantes, à Platon, qui, à travers un court passage de La République, pose le problème : Léontios souffre de voir ses yeux attirés par le spectacle des morts exécutés par le bourreau. La question de la représentation du morbide est immédiatement associée à une réflexion sur l’éthique à adopter dace à celle-ci. Chez Littell, qui cite ce passage, on est cependant à l’opposé: plus de réflexion éthique ni, a fortiori, de culpabilité, plus de travail sur soi, plus de travail d’écriture.

Les derniers chapitres du livre, qui font référence à Kazuo Ishiguro et Varlam Chalamov (on reparlera ici sans doute de la littérature concentrationnaire), sont intéressants mais passent sans doute à côté des parallèles les plus forts pour le propos des auteurs. Leur thèse est que les enjeux moraux de l’écriture et de la littérature, à plus forte raison s’agissant de génocide, sont tels que la responsabilité de l’écrivain est engagée et qu’il ne peut les balayer aunom de “l’art pour l’art”.

Sans défendre un moralisme naïf qui ne ferait comme on sait que de la “mauvaise littérature” avec de “bons sentiments”, ils plaident, de manière parfois imprécise, pour un travail d’écriture qui ouvrirait, par sa dignité, sa profondeur, sa retenue, sa précision, sur un travail de réflexion et de conscience, sur une prise en compte du mal ni voyeuriste, ni complaisante, ni banalement dénonciatrice.

Les références manquantes me paraissent être ici celle de Vassili Grossmann, dont l’immense Vie et Destin n’hésite pas à se transporter par l’imagination dans l’effroi du ghetto, dans l’intérieur d’une chambre à gaz, dans les pensées d’un “brenner” (un brûleur de cadavres). Mais l’écriture tenue et l’humanisme intense de l’écrivain (qui fut historien-enquêteur et documenta Treblinka) n’ouvrent pas sur le malaise ou la fascination morbide, plutôt sur la douleur, le respect pour les victimes, la réflexion morale et philosophique.

L’appui fondamental aurait été pour H. et T. le très grand chapitre d’un très grand livre de Richard Rorty, Contingence Ironie et Solidarité, dans lesquels il montre que Nabokov écrivit bien dans Lolita une “fable morale” (d’accord en cela avec Brian Boyd, le meilleur spécialiste de Nabokov), au contraire de Littell, en faisant de son narrateur un bourreau, lui aussi, mais en créant par l’écriture un miroir si juste d’une conscience si déformée que le jugement de l’auteur transparaît, et que d’infimes épisodes comme celui du “coiffeur de Kasbeam” contiennent une profonde réflexion morale.

Malgré les défauts des Complaisantes, je tombe en accord avec sa conclusion : s’agissant de l’extermination, on ne peut tout filmer, tout dire et tout écrire, sous peine de faire resurgir le mal. A l’abjection d’une certaine littérature on doit opposer le silence non de l’oubli mais du souvenir : “Nous sommes partisans, après l’incendie, d’effacer les traces, et de murer le labyrinthe” (René Char).

***

Je reprends ce message pour le prolonger de quelques liens web, vers les réflexions de Florent Brayard, de Christophe Kantcheff dans Politis, celles, décevantes, de Peschanski et Ingrao dans Libération.


Poème: Tard dans la vie

2 mai 2007

Je suis dur
Je suis tendre
Et j’ai perdu mon temps
A rêver sans dormir
A dormir en marchant
Partout où j’ai passé
J’ai trouvé mon absence
Je ne suis nulle part
Excepté le néant
Mais je porte caché au plus haut des entrailles
A la place ou la foudre a frappé trop souvent
Un coeur ou chaque mot a laissé son entaille
Et d’où ma vie s’égoutte au moindre mouvement

Pierre Reverdy (La liberté des mers)
Mis en musique par Mélanie Pain