Persepolis est l’adaptation bouleversante de la BD du même nom. D’autant plus bouleversante pour moi que l’histoire fait écho à celle de très proches amis iraniens. On reconnaît dans ce film l’élégance infinie des Perses, confrontés à la brutalité de l’histoire et de la religion. On y voit la force que donne l’amour familial, appuyé sur des valeurs droites. Malgré son trait léger, c’est un film sombre et fort, noir, si noir, empli de souffrances et de morts, et dont on sort marqué. Heureux, aussi, de vivre dans un pays libre, quoique cerné et gangrené par ce même fanatisme obtus qui est l’apange de notre époque et qu’à l’occasion défend Jacques Vergès (voir ici même). L’humour et l’autodérision de Marjane Satrapi, son sens du détail (les fleurs de jasmin et les cygnes blancs…) sont le contrepoint lumineux de cette réalité étouffante.
Secret Agent Man
2 juin 2007
Si vous avez aimé L’avocat de la terreur, documentaire de Barbet Schroeder retracant les grandes heures de l’avocat controversé Jacques Vergès, entre implication avec des réseaux terroristes et manipulations diplomatiques, alors vous allez adorer Family Jewels. Et tout de suite vous imaginez un film peu recommandable, voyons, pas du tout… Il s’agit en fait d’un document qui vient tout juste d’être déclassifié et qui décrit certaines actions peu reluisantes menées par la CIA durant la guerre froide (disponible ici).
Bon, nous n’avions que peu de foi concernant l’intégrité et l’éthique de l’agence (il s’agit de services secrets quand même), et on connaissait ou imaginait vivement l’implication de la CIA dans de nombreux coups tordus, au Chili par exemple. Ce qui est intéressant ici, c’est la description de la mécanique du système: manoeuvres d’approche (en ce qui concerne J. Roselli par exemple, dont on savait qu’il controlait les machines à glace sur le Strip de Vegas (!!), et qui sera utilisé dans une tentative d’assassinat de Castro), rencontres clandestines, transactions et négociations financières, matériel nécessaire (jusqu’à la lampe torche!), transcriptions de conversations,etc. Ce qui est drôle, et
flippant à la fois, c’est de se rendre compte que tout est scrupuleusement consigné dans des mémos et autres notes de service, jusqu’au coût des enveloppes et des timbres! En plus de Castro, le document révèle les opérations de surveillance de “dangereux” opposants (comme John Lennon ou Jane Fonda, journalistes, Black Panthers), le “lien ténu” de l’agence avec l’assassinat de Rafael Trujillo, le fait que Lumumba était dans leur ligne de mire (même si l’agence se défend de toute implication dans son meurtre). Bref, un document édifiant, et comme le faisait remarquer l’adorable Kissinger dans une conversation secrète avec G. Ford, alors président, “si ça sort, le sang va couler.”
Document finalement assez fascinant (certainement pas assez pour se taper les 693 pages quand même) en tant qu’il nous met, tout comme le film de Schroeder dans une certaine mesure, devant une réalité dont nous avons conscience à bien des niveaux mais que nous ne pouvons que rarement matérialiser.
Pop 1280
2 juin 2007
“Mieux vaut l’aveugle qui pisse par la fenêtre que le farceur qui lui a fait croire que c’était l’urinoir”. Voici l’une des nombreuses sentences assenées par le personnage principal du roman culte de Jim Thompson, Pop 1280 (bizarrement, le titre en français est 1275 âmes). Nick Corey est un peu philosophe, mais il est surtout le shérif du canton de Potts, trou perdu du sud des Etats Unis, quelque part à gauche du trou du c** du monde, parce que “shérif, c’est tout ce que je sais faire. Autrement dit, rien du tout.”
On est loin du polar typique ici: pas d’intrigue super ficelée, pas de résolution fracassante, pas de flic castagneur à la Harry Bosch. Corey est plutôt du genre faux-jeton, toujours prompt à donner des réponses de normand: “Je dis pas que t’as tort, note bien, mais je dis pas non plus que t’as raison”, phrase qui revient comme un leitmotiv pendant tout le roman. Ou alors: “Mais moi, voyez vous, c’est dans ma nature de penser du bien des gens aussi longtemps que je le peux.” Son seul souci est de se faire tout petit pour obtenir sa réélection. Dans ce roman, on se retrouve dans les univers étouffants de Caldwell ou de Faulkner, peuplés de personnages grotesques à la Flannery O’Connor (le personnage de Lenny est fortement inspiré du Benjy du Bruit et la fureur de l’oncle Bill). Lieu de la vacuité, du vide: “Pas de foyers, pas des endroits où les gens peuvent vivre, non. Exactement rien…Pas de tableaux, pas de livre… Que du vide”. Et alors ce vide a tendance à se remplir avec des choses “affreuses et sinistres”. Dans ces conditions, Corey, qui n’est pas aussi nigaud que le début du roman le laisse supposer, se propose de rectifier certaines de ces choses affreuses, devenant une sorte d’ange exterminateur, le roman se transformant en conte universel et métaphysique: “C’est mon métier, oublie pas, de punir les gens pour le simple fait qu’ils sont des êtres humains.” Drôle de comédie humaine.
En 1981, Bertrand Tavernier signait une adaptation (très fidèle) du roman sous le titre Coup de Torchon, avec l’excellent Noiret dans le rôle principal. L’action ne se situe plus dans le Sud des Etats Unis circa 1917, mais au Sénégal en 1938. Tavernier déplace avec intelligence l’action pour proposer une critique de la France des colonies. Noiret représente une autorité coloniale qui s’effiloche doucemement dans un petit village. L’atmosphère y est à la stase, et les colonisateurs forment un ensemble bigarré de ratés, de profiteurs et d’ordures purement et simplement. Tout le monde semble bien fatigué, tel l’hilarant colonel Tramichel, “Tra comme dans tralala et Michel comme la mère Michel”. Mais tous s’accrochent à leur position, pouvant jouir ici à peu de frais d’un pouvoir qu’ils savent que vivre en métroplole ne pourrait leur offrir. Et sous le soleil, voguant dans l’ennui et l’inanité, les frontières morales ont tendance à se brouiller: “Le bien et le mal, c’est pareil. Où est le bien, où est le mal? On n’en sait plus rien. Ca sert pas beaucoup par ici. Alors ça rouille aussi. Ca doit être le climat”. Et la loi du plus fort s’impose d’autant plus facilement: “Normalement c’est aux riches et aux puissants que je devrais serrer la vis, seulement j’ai pas le droit… Alors faut bien que je me rattrappe en tapant deux fois plus fort sur les pauvres, les malheureux, les nègres et les pauvres filles comme toi.” Finalement, est-ce bien différent partout ailleurs?
PS: Jean-Bernard Pouy a publié un roman, 1280 âmes, dans lequel son enquêteur bibliophile Pierre de Gondol se propose de découvrir ce qui est arrivé aux cinq disparus de Pottsville. Pas encore lu, mais prochainement.
PPS: Revus récemment les films de Tavernier avec Noiret (L’horloger de Saint Paul, Que la fête commence), et sans être un gros fan des films, les acteurs sont immenses: Noiret donc, mais aussi Marielle, Rochefort, Marchand… Rien que pour ça, ces films valent le coup.
Utter crap
2 juin 2007Hélas je suis allé voir le dernier Tarantino (j’avais réussi à échapper aux Kill Bill). Je crois que je ne me suis pas autant ennuyé au cinéma depuis… peut-être depuis Closer, ce navet informe.
Non qu’il n’y ait dans Boulevard de la mort de belles nénettes, de grosses bagnoles et des fringues stylées. Non que Kurt Russell ne soit crédible en cascadeur psychopathe. Mais la vacuité totale de l’ensemble a quelque chose de sidérant, on passe son temps, devant les scènes d’ultraviolence ou les conversations insignifiantes étirées à se demander “mais j’ai lâché 10 euros pour voir ça?”. Il existe un bon article sur la vacuité tarantinienne, mais il est hélas payant, sauf si la page cachée fonctionne.
Bref, avec ce genre d’hommage la série B n’a pas besoin de détracteurs. Et quitte à en voir un, autant préférer l’original à la copie et regarder un vieux Russ Meyer.
La Meglio Gioventù
2 juin 2007Et puisque l’on parle de l’Italie, un petit extrait du magnifique film de Marco Tullio Giordana, conçu pour la Rai. Ici, l’un des deux frères Carati, Nicola, à la personnalité ouverte et solaire, reçoit son 30/30 lors des examens de fin de première année de médecine, de la part d’un professeur qui lui applique son “coefficient de sympathie”, du grec sumpazein, “c’est-à-dire partager le pathos, une bonne qualité pour un médecin”.
Il l’invite ensuite à quitter l’Italie, ce pays-musée, beau mais inutile, à détruire, où ne se perpétuent que des dinosaures – comme lui-même. On est en 1967, et le film promènera sa caméra douce, amère, profonde sur la suite de l’histoire italienne, entre antipsychiatrie, déchirements familiaux, sincérité des personnages.
Le couteau entre les dents
2 mai 2007Une nouvelle vision des Temps modernes permet aussi de constater que Chaplin, persécuté sous le maccarthysme pour ses sympathies communistes, met en scène une image significative: celle du “couteau entre les dents”.
Paulette Godard, incarnation de l’énergie indomptable de la jeunesse et du peuple, est ainsi montrée dans sa première scène, alors qu’elle coupe des fruits pour les distribuer aux enfants pauvres des quais (she’s “a child of the waterfront”) :
Chaplin, vivant aux Etats-Unis, savait-il que cette image était le symbole même de l’anticommunisme en Europe, de 1919:

à 1934, en France:
Pour en savoir plus, il faudrait lire la prose indigeste de Buton/Gervereau. En tout cas, la force politique du cinéma de Chaplin n’en est que plus éclatante.
Revoir les Temps modernes
2 mai 2007La vie de prof d’histoire comporte, avec de longues plages de temps libre et de grands moments de tension, des inconvénients minimes, comme celui de revoir pour la n-ième fois les mêmes extraits des mêmes films: De Nuremberg à Nuremberg ou encore les Temps modernes.
Dès lors visionner l’intégralité de ce dernier, trop rapidement réduit à quelques scènes de folie sur une chaîne de montage, est une belle expérience: on y mesure de nouveau le génie corporel et la grâce de Chaplin, sans équivalent (tout juste sur le podium ajouterait-on Gene Kelly et Michael Richards), on y voit surtout une critique sociale globale et cohérente d’un courage peu fréquent.
Chaplin y montre l’adéquation complète, dans les thirties, du système productif et du système répressif. Ce dernier est le véritable horizon du film: toutes les tentatives de Chaplin pour s’insérer dans le monde du travail, mais aussi ses libres déambulations ou ses rencontres amoureuses, sont sanctionnées par une arrestation ou un internement – à la date du film, 1936, la grève n’est vraiment légale que depuis un an (Wagner act).
Le lien entre le répressif et le productif est surtout illustré par la lettre de recommandation, véritable passe-partout, que le sheriff donne à Chaplin et qui lui permet deux fois d’être embauché. De même toute la chaîne économique est-elle mise en scène, de l’usine à la grande distribution et aux services et spectacles du cabaret.
Contrepartie de cette liberté extrême dans la critique, les personnages du film intègrent les normes de la société dominante et ont pour objectif et pour espoir la propriété individuelle et le pavillon des suburbs, tandis que les luttes sociales (brandir un drapeau, jeter une brique sur les cops) ne se font que par hasard et malgré soi.
Zodiac
2 mai 2007Un très bon film de David Fincher, auteur du révoltant Se7en. Débutant par un travelling aérien envoûtant sur la bay area, ancré dans trois décennies d’histoire américaine par les musiques, les costumes et les voitures, le film déploie l’effrayante histoire d’un tueur en série qui se transforme en quête logique et existentielle pour les rares personnages décidés à le traquer plus qu’à profiter des News sensationnelles qu’il représente.
Acteurs merveilleux qu’on est heureux de retrouver: Anthony Edwards (alias le Dr Greene), Elias Koteas (alias le Capt. Staros de The thin red line), Mark Ruffalo (du sensuel In the cut), Jake Gyllenhaal (orthographe?), Philip Baker Hall (le library cop de Seinfeld), Robert Downey Jr rechutant dans la booze…
Photo superbe et mise en scène précise, pour une traque évanescente qui peine à cerner le tueur à l’identité pourtant évidente. Et le plaisir d’une enquête bien documentée, bien procédurière comme dans un bon Connelly.
Hélas le film est affublé de sous-titres bilingues grotesques du type: “saturday, dec 12th / samedi, 12 déc.” dont on voit mal l’utilité.
Publié par nuitenpleinjour
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