
“Mieux vaut l’aveugle qui pisse par la fenêtre que le farceur qui lui a fait croire que c’était l’urinoir”. Voici l’une des nombreuses sentences assenées par le personnage principal du roman culte de Jim Thompson, Pop 1280 (bizarrement, le titre en français est 1275 âmes). Nick Corey est un peu philosophe, mais il est surtout le shérif du canton de Potts, trou perdu du sud des Etats Unis, quelque part à gauche du trou du c** du monde, parce que “shérif, c’est tout ce que je sais faire. Autrement dit, rien du tout.”
On est loin du polar typique ici: pas d’intrigue super ficelée, pas de résolution fracassante, pas de flic castagneur à la Harry Bosch. Corey est plutôt du genre faux-jeton, toujours prompt à donner des réponses de normand: “Je dis pas que t’as tort, note bien, mais je dis pas non plus que t’as raison”, phrase qui revient comme un leitmotiv pendant tout le roman. Ou alors: “Mais moi, voyez vous, c’est dans ma nature de penser du bien des gens aussi longtemps que je le peux.” Son seul souci est de se faire tout petit pour obtenir sa réélection. Dans ce roman, on se retrouve dans les univers étouffants de Caldwell ou de Faulkner, peuplés de personnages grotesques à la Flannery O’Connor (le personnage de Lenny est fortement inspiré du Benjy du Bruit et la fureur de l’oncle Bill). Lieu de la vacuité, du vide: “Pas de foyers, pas des endroits où les gens peuvent vivre, non. Exactement rien…Pas de tableaux, pas de livre… Que du vide”. Et alors ce vide a tendance à se remplir avec des choses “affreuses et sinistres”. Dans ces conditions, Corey, qui n’est pas aussi nigaud que le début du roman le laisse supposer, se propose de rectifier certaines de ces choses affreuses, devenant une sorte d’ange exterminateur, le roman se transformant en conte universel et métaphysique: “C’est mon métier, oublie pas, de punir les gens pour le simple fait qu’ils sont des êtres humains.” Drôle de comédie humaine.
En 1981, Bertrand Tavernier signait une adaptation (très fidèle) du roman sous le titre Coup de Torchon, avec l’excellent Noiret dans le rôle principal. L’action ne se situe plus dans le Sud des Etats Unis circa 1917, mais au Sénégal en 1938. Tavernier déplace avec intelligence l’action pour proposer une critique de la France des colonies. Noiret représente une autorité coloniale qui s’effiloche doucemement dans un petit village. L’atmosphère y est à la stase, et les colonisateurs forment un ensemble bigarré de ratés, de profiteurs et d’ordures purement et simplement. Tout le monde semble bien fatigué, tel l’hilarant colonel Tramichel, “Tra comme dans tralala et Michel comme la mère Michel”. Mais tous s’accrochent à leur position, pouvant jouir ici à peu de frais d’un pouvoir qu’ils savent que vivre en métroplole ne pourrait leur offrir. Et sous le soleil, voguant dans l’ennui et l’inanité, les frontières morales ont tendance à se brouiller: “Le bien et le mal, c’est pareil. Où est le bien, où est le mal? On n’en sait plus rien. Ca sert pas beaucoup par ici. Alors ça rouille aussi. Ca doit être le climat”. Et la loi du plus fort s’impose d’autant plus facilement: “Normalement c’est aux riches et aux puissants que je devrais serrer la vis, seulement j’ai pas le droit… Alors faut bien que je me rattrappe en tapant deux fois plus fort sur les pauvres, les malheureux, les nègres et les pauvres filles comme toi.” Finalement, est-ce bien différent partout ailleurs?
PS: Jean-Bernard Pouy a publié un roman, 1280 âmes, dans lequel son enquêteur bibliophile Pierre de Gondol se propose de découvrir ce qui est arrivé aux cinq disparus de Pottsville. Pas encore lu, mais prochainement.
PPS: Revus récemment les films de Tavernier avec Noiret (L’horloger de Saint Paul, Que la fête commence), et sans être un gros fan des films, les acteurs sont immenses: Noiret donc, mais aussi Marielle, Rochefort, Marchand… Rien que pour ça, ces films valent le coup.
2 juin 2007 à 7:46
Que la fête commence est un de mes préférés, avec rochefort jouant l’âme damnée du régent, peut-être son meilleur rôle (avec Etienne Dorset)