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2 juin 2007Persepolis (Satrapi/Paronnaud)
2 juin 2007Persepolis est l’adaptation bouleversante de la BD du même nom. D’autant plus bouleversante pour moi que l’histoire fait écho à celle de très proches amis iraniens. On reconnaît dans ce film l’élégance infinie des Perses, confrontés à la brutalité de l’histoire et de la religion. On y voit la force que donne l’amour familial, appuyé sur des valeurs droites. Malgré son trait léger, c’est un film sombre et fort, noir, si noir, empli de souffrances et de morts, et dont on sort marqué. Heureux, aussi, de vivre dans un pays libre, quoique cerné et gangrené par ce même fanatisme obtus qui est l’apange de notre époque et qu’à l’occasion défend Jacques Vergès (voir ici même). L’humour et l’autodérision de Marjane Satrapi, son sens du détail (les fleurs de jasmin et les cygnes blancs…) sont le contrepoint lumineux de cette réalité étouffante.
Ciel du sud
2 juin 2007Vladimir Nabokov, Partis pris
2 juin 2007
Un des aspects les plus réjouissants des remarquables et mordants entretiens de Nabokov tient à ses jugements lapidaires sur l’existence, sur un certain nombre de références établies (”je n’ai pas grande sympathie pour Platon, je ne pourrais pas vivre bien longtemps sous son régime germanique, militariste et musical”, 83; “le Nouveau Roman français n’existe pas vraiment, ce n’est qu’un petit tas de poussière et de plumes dans une case de pigeonnier crottée”, 195) et surtout sur la psychanalyse:
“Je n’ai pas l’intention de rêver les ternes rêves petit-bourgeois d’un charlatan autrichien avec un parapluie râpé”
“Laissons les crédules et les vulgaires continuer à croire que toutes les infortunes mentales peuvent être guéries par une application quotidienne de vieux mythes grecs sur les parties intimes de leur individu.”
Nul n’est prophète en son parti
2 juin 2007
Et pendant ce temps là, la foire d’empoigne continue au PS. Ce matin, dans une interview donnée au Monde, Fabius se défend de participer à la guerre des petites phrases et au jeu des rivalités internes. Changement de stratégie: au lieu de casser du sucre sur le dos des autres, notamment Ségo Royal, autant se faire mousser soi-même. Il comprend “l’atmosphère délétère qui règne parmi les dirigeants socialistes” mais on sent qu’il estime ne rien avoir à faire là-dedans. Non, lui veut être un “sage actif”, parce qu’après tout, il tient la forme, il a de l’expérience, et il a un vrai contact avec la population, il est “à l’écoute” comme il dit, et en plus, il est prêt à jouer perso contrairement à tous ces autres renards ou gazelle des surfaces.
En tout cas, on le sent un peu frustré quand même, et un peu revanchard, regrettant de ne pas avoir eu assez la parole pendant la campagne présidentielle, alors que les résultats des législatives ont montré que sa voix pouvait mettre en marche la machine à gagner (même s’ils ont perdu, point besoin de le rappeler). Lui aurait pu contribuer à la “démystification” du discours de NS, à lever les lièvres de son programme… Mais hélas, “vox clamans in deserto” pourrait-il dire et, ce faisant, préparant sa propre voie. Parce que, après tout, n’est-il pas celui qui a “débusqué l’affaire de la TVA antisociale en quelques minutes, un dimanche soir à la télévision”? S’il avait pu faire les même travail de sape pendant la première campagne, qui sait ce qui aurait pu se produire? Sans oublier un petit couplet sur “la sincérité en politique” et “l’éthique” nécessaire à la personnalité politique selon lui, ce dont serait dépourvue … une certaine Ségolène Royal si on sait lire entre les lignes .
Au final, entre ses “jeunes lions” et ses “sages actifs” à la Maître Yoda, le PS n’est pas sorti de la mouise.
Secret Agent Man
2 juin 2007
Si vous avez aimé L’avocat de la terreur, documentaire de Barbet Schroeder retracant les grandes heures de l’avocat controversé Jacques Vergès, entre implication avec des réseaux terroristes et manipulations diplomatiques, alors vous allez adorer Family Jewels. Et tout de suite vous imaginez un film peu recommandable, voyons, pas du tout… Il s’agit en fait d’un document qui vient tout juste d’être déclassifié et qui décrit certaines actions peu reluisantes menées par la CIA durant la guerre froide (disponible ici).
Bon, nous n’avions que peu de foi concernant l’intégrité et l’éthique de l’agence (il s’agit de services secrets quand même), et on connaissait ou imaginait vivement l’implication de la CIA dans de nombreux coups tordus, au Chili par exemple. Ce qui est intéressant ici, c’est la description de la mécanique du système: manoeuvres d’approche (en ce qui concerne J. Roselli par exemple, dont on savait qu’il controlait les machines à glace sur le Strip de Vegas (!!), et qui sera utilisé dans une tentative d’assassinat de Castro), rencontres clandestines, transactions et négociations financières, matériel nécessaire (jusqu’à la lampe torche!), transcriptions de conversations,etc. Ce qui est drôle, et
flippant à la fois, c’est de se rendre compte que tout est scrupuleusement consigné dans des mémos et autres notes de service, jusqu’au coût des enveloppes et des timbres! En plus de Castro, le document révèle les opérations de surveillance de “dangereux” opposants (comme John Lennon ou Jane Fonda, journalistes, Black Panthers), le “lien ténu” de l’agence avec l’assassinat de Rafael Trujillo, le fait que Lumumba était dans leur ligne de mire (même si l’agence se défend de toute implication dans son meurtre). Bref, un document édifiant, et comme le faisait remarquer l’adorable Kissinger dans une conversation secrète avec G. Ford, alors président, “si ça sort, le sang va couler.”
Document finalement assez fascinant (certainement pas assez pour se taper les 693 pages quand même) en tant qu’il nous met, tout comme le film de Schroeder dans une certaine mesure, devant une réalité dont nous avons conscience à bien des niveaux mais que nous ne pouvons que rarement matérialiser.
Pop 1280
2 juin 2007
“Mieux vaut l’aveugle qui pisse par la fenêtre que le farceur qui lui a fait croire que c’était l’urinoir”. Voici l’une des nombreuses sentences assenées par le personnage principal du roman culte de Jim Thompson, Pop 1280 (bizarrement, le titre en français est 1275 âmes). Nick Corey est un peu philosophe, mais il est surtout le shérif du canton de Potts, trou perdu du sud des Etats Unis, quelque part à gauche du trou du c** du monde, parce que “shérif, c’est tout ce que je sais faire. Autrement dit, rien du tout.”
On est loin du polar typique ici: pas d’intrigue super ficelée, pas de résolution fracassante, pas de flic castagneur à la Harry Bosch. Corey est plutôt du genre faux-jeton, toujours prompt à donner des réponses de normand: “Je dis pas que t’as tort, note bien, mais je dis pas non plus que t’as raison”, phrase qui revient comme un leitmotiv pendant tout le roman. Ou alors: “Mais moi, voyez vous, c’est dans ma nature de penser du bien des gens aussi longtemps que je le peux.” Son seul souci est de se faire tout petit pour obtenir sa réélection. Dans ce roman, on se retrouve dans les univers étouffants de Caldwell ou de Faulkner, peuplés de personnages grotesques à la Flannery O’Connor (le personnage de Lenny est fortement inspiré du Benjy du Bruit et la fureur de l’oncle Bill). Lieu de la vacuité, du vide: “Pas de foyers, pas des endroits où les gens peuvent vivre, non. Exactement rien…Pas de tableaux, pas de livre… Que du vide”. Et alors ce vide a tendance à se remplir avec des choses “affreuses et sinistres”. Dans ces conditions, Corey, qui n’est pas aussi nigaud que le début du roman le laisse supposer, se propose de rectifier certaines de ces choses affreuses, devenant une sorte d’ange exterminateur, le roman se transformant en conte universel et métaphysique: “C’est mon métier, oublie pas, de punir les gens pour le simple fait qu’ils sont des êtres humains.” Drôle de comédie humaine.
En 1981, Bertrand Tavernier signait une adaptation (très fidèle) du roman sous le titre Coup de Torchon, avec l’excellent Noiret dans le rôle principal. L’action ne se situe plus dans le Sud des Etats Unis circa 1917, mais au Sénégal en 1938. Tavernier déplace avec intelligence l’action pour proposer une critique de la France des colonies. Noiret représente une autorité coloniale qui s’effiloche doucemement dans un petit village. L’atmosphère y est à la stase, et les colonisateurs forment un ensemble bigarré de ratés, de profiteurs et d’ordures purement et simplement. Tout le monde semble bien fatigué, tel l’hilarant colonel Tramichel, “Tra comme dans tralala et Michel comme la mère Michel”. Mais tous s’accrochent à leur position, pouvant jouir ici à peu de frais d’un pouvoir qu’ils savent que vivre en métroplole ne pourrait leur offrir. Et sous le soleil, voguant dans l’ennui et l’inanité, les frontières morales ont tendance à se brouiller: “Le bien et le mal, c’est pareil. Où est le bien, où est le mal? On n’en sait plus rien. Ca sert pas beaucoup par ici. Alors ça rouille aussi. Ca doit être le climat”. Et la loi du plus fort s’impose d’autant plus facilement: “Normalement c’est aux riches et aux puissants que je devrais serrer la vis, seulement j’ai pas le droit… Alors faut bien que je me rattrappe en tapant deux fois plus fort sur les pauvres, les malheureux, les nègres et les pauvres filles comme toi.” Finalement, est-ce bien différent partout ailleurs?
PS: Jean-Bernard Pouy a publié un roman, 1280 âmes, dans lequel son enquêteur bibliophile Pierre de Gondol se propose de découvrir ce qui est arrivé aux cinq disparus de Pottsville. Pas encore lu, mais prochainement.
PPS: Revus récemment les films de Tavernier avec Noiret (L’horloger de Saint Paul, Que la fête commence), et sans être un gros fan des films, les acteurs sont immenses: Noiret donc, mais aussi Marielle, Rochefort, Marchand… Rien que pour ça, ces films valent le coup.
Let there be light!
2 juin 2007
Les parisiens qui prennent un tant soit peu le métro en ce moment n’ont pu échapper aux affiches annoncant le prochain spectacle du talentueux Robert Hossein, cette fois-ci consacré à la vie de Jean-Paul II, en collaboration avec le désopilant Alain Decaux.
La campagne de “teasing” comme on dit entre gens informés avait commencé il y a quelque temps par d’étranges pancartes invitant les passants à ne pas avoir peur, ce qui s’avérait assez flippant en fait.
Maintenant, les murs du métro se parent de ces affiches du meilleur goût, en particulier la première ici présentée où l’on voit le défunt pape entouré des grands de l’histoire récente de la chrétienté (pour certains d’entre eux).
Alors, qui a dit que prendre le métro ne pouvait être une activité enrichissante et spirituelle?
Voici donc un spectacle, que l’on imagine tout en nuances, qui cherche à saisir le personnage “dans sa totale vérité ! Un homme nommé Jean-Paul II ! Pour croyants et pour non-croyants” (il ne faudrait pas se limiter à un seul coeur de cible). Laissons la parole à l’artiste: “Tout d’abord, je monte sur scène. Je préviens le public que je vais raconter la vie de Jean-Paul II dans la version que j’ai. Je commence le premier chapitre quand je suis interrompu par l’attentat. J’annonce alors qu’il a été blessé, qu’il est à l’hôpital et hop ! On voit ce que je dis se réaliser. Alors je me tais et on le voit vivre, parler… L’exode, la guerre, les Allemands à Varsovie, ses rencontres… Il y a 33 tableaux !” (www.lemans.maville.com).
Tout un programme. Il s’agit bien sûr de la tentative d’assassinat de 1981: le pape est alors immobilisé dans son lit d’hôpital et revoit sa vie en un long flashback. Il est intéressant de noter la verve démiurgique de l’ex d’Angélique, ce qu’il dit se réalisant en deux tours de manivelle, comme Dieu inventant la lumière, et hop! Décidément, Robert Hossein est le dieu du Broadway français. Ou alors son Monsieur Loyal…
C’est donc ça…
2 juin 2007
Je ne veux pas faire mon gros philistin, mais je dois avouer que l’art contemporain me laisse souvent (la plupart du temps en fait) pour le moins dubitatif. Ainsi de l’exposition que le Centre Pompidou consacre actuellement à Annette Messager. Messsager est une artiste reconnue, estimée, et à juste titre je suppose, mais l’expo m’a laissé comme deux ronds de flan. Suis-je un crétin, docteur? Je ne dis pas que tout m’a totalement échappé dans ces oeuvres (je vois bien le jeu sur l’ambiguité attirance/répulsion de corps grotesques, le travail sur des matériaux remplis d’affects, comme les peluches par exemple…) mais ça ne me parle guère. Et on ressort de là en se disant que décidément, on n’a rien compris*.
J’ai l’impression que c’est souvent le problème de l’art contemporain, qui ne semble pouvoir se passer de tout l’appareil explicatif et interprétatif qui l’accompagne. Il suffit de regarder la taille des notices accolées aux oeuvres. Comme je suis quelqu’un de très (trop?) scrupuleux, je les lis attentivement, le dos courbé, les mains croisées, me redresse difficilement (il faut noter que ces notices ne sont que rarement à hauteur d’yeux) et m’exclame: “C’est donc ça!”. On en vient à la conclusion que l’art contemporain est autant un travail d’artiste que de critique (mais peut-être en a-t-il toujours été ainsi).
Peut-être que ce qui me gêne dans ces oeuvres est l’absence de sensation d’investissement physique de l’artiste dans l’acte créatif (mais bien sûr, de nombreuses exceptions devraient contredire cette assertion, considérant l’énorme diversité des productions classées sous cette appellation). Ce qui m’intéresse est souvent plus la démarche physique qu’intellectuelle, la geste de l’artiste, le processus de création en tant que tel: Pollock et son action painting, ou Picasso tel que capturé par Clouzot:
Ceci dit, je me rends bien compte que ça renvoit à une vision assez romantique de l’artiste et de la création. Mais c’est certainement la raison pour laquelle j’aime assez bien l’art performance par exemple, où l’artis
te s’expose, voire se met en danger (un peu comme Lee Majors dans The Fall Guy si vous voyez ce que je veux dire).
Bon, plus sérieusement, une artiste que j’aime beaucoup est Sophie Calle, présente dans une autre expo à Beaubourg, Airs de Paris**. Calle, qui représente la France à Venise cette année, est une artiste qui se met en scène dans des récits prenant souvent comme point de départ des situations personnelles, intimes. On pourrait rapprocher ce qu’elle fait de l’autofiction, mais contrairement à certains écrivains dont je tairai les noms, le moi s’efface sensiblement pour laisser la place à la fiction, au champ des possibles: jeu sur le hasard, multiplicités des supports (photographie, texte, objets comme dépositaires d’histoire(s), vidéo…), mises en scène, provocations de situations, imposition de contraintes et manipulations des codes… Bon, le plus simple est encore de vous conseiller la “lecture” de ses Double-jeux par exemple, ou alors son film No Sex Last Night (qui ne semble pas disponible en DVD malheureusement, donc difficilement visible).
Finalement, pour faire de l’art contemporain, comme le disait une spectatrice déconcertée à la sortie de l’expo Messager, “il faut oser”, tout simplement, et que pour l’apprécier, mieux vaut peut-être ne pas trop chercher à comprendre et aussi revendiquer son droit à la mauvaise foi.
*Ce que je retiens, ce sont ces feuilles accrochées au mur formant un ensemble intitulé “Ma collection de proverbes”. Il s’agit de détournement de phrases, de proverbes renvoyant à des clichés sexistes. Une d’entre elles est mise en exergue: “Je pense donc je suce”: Descartes a quand même une sacrée postérité.
**Le titre fait référence à Duchamp, encore lui, et d’ailleurs, en parlant d’art contemporain, on se demande ce qui est encore original après lui. Aussi dans cette expo, une drôle d’expérience proposée par V. Lamouroux: conception d’un pentacycle pour parcourir le monorail Paris-Orléans dont il n’existe que la structure en béton. Par ailleurs, l’histoire de ce projet de monorail financé puis abandonné ferait un bon sujet pour l’”excellente” émission Combien ça coute?, dans la toujours très savoureuse section “Gaspillage de l’argent public”.

Publié par nuitenpleinjour




